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Séminaire – Désintégrer Heidegger

Séminaire – Désintégrer Heidegger

Séminaire de recherche cemti – Paris 8
dirigé par Alexander Neumann, Pr.

En raison de l’occupation de l’Université, la séance du séminaire, initialement prévue le vendredi 20 avril est reportée à une date inconnue

Martin Heidegger fut un esprit brillant qui a inspiré de nombreux auteurs français, ce qui ne le met pas à l’abri de la critique. Le texte de rupture d’Emmanuel Lévinas sur la philosophie de l’hitlérisme en est un exemple. Aujourd’hui, il s’agit de mettre en question une théorie qui a voulu déconstruire l’humanisme et défaire l’humanité. Désintégrer Heidegger : “den Heidegger zertrümmern”, tel est le leitmotiv de Walter Benjamin dans sa correspondance avec Bert Brecht, puis dans ses échanges avec Theodor W. Adorno. Lui, qui a réussi à fuir le nazisme, a reçu par la poste le manuscrit des célèbres Thèses sur l’histoire après la mort de son ami Benjamin, qui veut y conjurer le fascisme sur le plan conceptuel. Adorno reçoit comme un testament cet écrit dont il dit qu’il avait emprunté les mêmes mots au même moment de l’autre côté de l’Atlantique sans connaître ce texte, puis il va faire débuter par un hommage à Benjamin La dialectique négative, qui défait la raison identitaire d’Heidegger. Le fait que Jacques Derrida, qui s’inspire de Benjamin, ait affirmé ne pas avoir lu Adorno dans la presse allemande montre les lacunes actuelles, car le projet des deux amis francfortois s’avère être bien présent dans les matériaux de Paris, capitale du 20ème siècle.

En France, le long article que Pierre Bourdieu avait consacré à l’ontologie politique d’Heidegger, en 1975, avait saisi l’implication identitaire et autoritaire de l’auteur d’Etre et temps, à la suite du Jargon de l’authenticité d’Adorno, avant que Victor Farias en signale les implications pratiques dans un livre préfacé par Jürgen Habermas.

Emmanuel Faye et François Rastier ont tour à tour exposé les corrélations conceptuelles et idéologiques du penseur nazi, impénitent, qui a tenu à les revendiquer explicitement dans ses Cahiers noirs. Le féminisme socialiste, inspiré de la Théorie critique, a depuis longtemps saisi l’inclinaison essentialiste des inspirations heideggériennes, grâce à Nancy Fraser, Regina Becker Schmidt et Angela Davis.

Depuis la publication des Cahiers noirs, en 2014, tout le monde sait ce que Bernie Sanders vient de résumer d’une manière percutante : “There are no nice Nazis.” La philosophie la plus académique va prendre encore son temps avant d’assimiler pleinement ce nouvel état de l’art, alors que Alain de Benoist perpétue une réception politique digne de la droite la plus identitaire. Peter Trawny, directeur de publication des écrits d’Heidegger, veut ouvrir une autre voie, à travers son livre Heidegger et l’antisémitisme et son essai sur l’héritage démocratique d’Adorno.

Curieusement, ce sont les sciences de la communication qui semblent encore offrir quelque réceptacle favorable aux conceptions orthodoxes d’Heidegger, notamment par le truchement des théorisations médiales de Peter Sloterdijk et de Friedrich Kittler, qui sont à la mode en France, ne citons pas la longue liste des récepteurs. Le premier joue désormais ouvertement avec les termes de la propagande de Joseph Goebbels qui avait inventé la presse du mensonge (Lügenpresse), là où le médialogue voit une sphère médiatique du mensonge (Lügenäther) ; après la tragédie, la farce. Le second s’est contenté de traduire l’antihumanisme d’Heidegger en un programme farouchement hostile à toutes les théories critiques, où l’humanité devient superflue face aux techniques de communication issues de la seconde guerre mondiale. Non sans humour, le journal libéral Die Zeit nomme ses disciples la Kittler-Jugend, les jeunesses kittlériennes.

Le séminaire “désintégrer Heidegger” s’attachera à préciser les enjeux conceptuels, singulièrement autoritaires, de l’intellectuel de la foret noire, grâce aux intuitions de la période parisienne de Walter Benjamin, par le recours aux argumentations les plus abouties de la Théorie critique, au débat philosophique contemporain, et à la sociologie internationale. Sur cette base, les participants auront l’occasion de relancer les alternatives conceptuelles, pratiques et médiatiques que le leitmotiv de Benjamin a ouvert, dans le sens d’une esthétique de la résistance (Peter Weiss). La Théorie critique n’a pas dit son dernier mot.

 

Déroulement des séances

13 avril, 14-17h (MSH Paris Nord, salle 410)
Alexander Neumann, professeur, Université Paris 8 :
Comment “désintégrer Heiddegger” ? De l’impulsion au concept.
Lucia Sagradini, professeure, Ecole supérieure d’art des Pyrénées :
Pour une esthétique de la résistance.

20 avril, 14-17h (D143) reportée à une date inconnue
Peter Trawny, professeur, Université de Bielefeld :
Heidegger, l’antisémitisme et l’héritage d’Adorno.

27 avril, 14-17h (D143)
Fabien Granjon, professeur, Université Paris 8 :
Pour une critique du techno-médiatisme heideggérien.

3 mai, 14-17h (D143)
François Rastier, directeur de recherche, CNRS, Paris :
Heidegger et le messianisme.

15 mai, 14-17h (D143)
Oskar Negt, Christine Morgenroth, professeur·e·s, Université d’Hanovre :
Guerre, trauma, critique.

22 mai, 13h30-16h30 (Espace Deleuze)
Emmanuel Faye, professeur, Université de Rouen :
Heidegger et le mythe de l’être.

 

Indications bibliographiques

Adorno W., Theodor, Dialektik und Ontologie, Suhrkamp, (1961) 2010.

Adorno W., Theodor, Jargon de l’authenticité, Payot, (1964) 1989.
Adorno W., Theodor, Dialectique négative, Payot, (1966) 2003.

Benjamin, Walter, Briefe III, Suhrkamp, (1930) 1997.
Benjamin, Walter, Paris, capitale du XIXème siècle, Le Cerf, (1934-39) 2006.
Benjamin, Walter, Sur le concept d’histoire, Payot, (1940) 2017.

Bourdieu, Pierre, L’ontologie politique de Martin Heidegger, Minuit, 1975.

Farias, Victor, Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987.

Faye, Emmanuel, L’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005.
Faye, Emmanuel, Descartes et la Renaissance, Champion, 1999.

Heidegger, Martin, Être et temps, Gallimard, (1927) 1986.
Heidegger, Martin, Die schwarzen Hefte III : 1939-41 (Les cahiers noirs III), Klostermann, 2014.
Heidegger, Martin, Lettre sur l’humanisme, Aubier, 1957.

Kittler, Friedrich, Aufschreibesysteme, Fink, 1985.

Lévinas, Emmanuel, Quelques réflexions sur la philosophie de l’Hitlérisme, Payot, (1934) 1997.

Negt, Oskar, Überlebensglück, Steidl, 2016.
Negt, Oskar, Marx und Kant, Steidl, 2004.
Negt, Oskar, L’espace public oppositionnel, Payot (1970-2006) 2007.

Neumann, Alexander, Après Habermas, Delga, 2015.
Neumann, Alexander (Dir.), Désintégrer Heidegger, Presses des Mines, coll. Matérialismes, à paraître.

Morgenroth, Christine, Die dritte Chance, VS-Springer, 2010.

Rastier, François, Naufrage d’un prophète. Heidegger aujourd’hui, PUF, 2015.

Sloterdijk, Peter, Règles pour le parc humain (A propos de la lettre d’Heidegger sur l’humanisme), Mille et une nuits (2000) 2010.

Trawny, Peter, Heidegger et l’antisémitisme, Seuil, 2014.
Trawny, Peter, Was ist deutsch? Adornos verratenes Vermächtnis, Matthes und Seitz, 2016.

Weiss, Peter, L’esthétique de la résistance, Klinckcieck (1981) 2017.